L’art et le beau
Une œuvre d’art doit-elle être belle ? Arguments pour le bac
Une œuvre d’art peut chercher à produire de la beauté, mais elle peut aussi exprimer une expérience pénible ou interroger notre définition de l’art. Tu dois donc distinguer la beauté du sujet représenté de celle de la représentation. Il faut ensuite examiner si la beauté définit toute œuvre ou constitue seulement une manière de la réussir. Le plaisir immédiat du spectateur laisse cette question ouverte.
- Voie générale
- Voie technologique
- Candidat individuel
Que demande le sujet « Une œuvre d’art doit-elle être belle ? »
Le mot « doit » peut désigner une condition pour qu’un objet soit une œuvre d’art. Dans ce cas, une œuvre qui aurait perdu toute beauté perdrait aussi son statut artistique. Mais le mot peut également désigner une attente envers l’artiste. On lui demande alors de créer quelque chose de beau, tout en reconnaissant qu’il peut poursuivre une autre fin. Tu dois préciser ce sens dès le brouillon, car une exigence de définition et une recommandation adressée à l’artiste demandent des arguments différents.
Le sujet voisin « Une œuvre d’art est-elle nécessairement belle ? » insiste davantage sur la première question. Une condition nécessaire doit être remplie dans tous les cas. Un seul exemple reconnu comme œuvre et dépourvu de beauté mettrait donc cette nécessité en difficulté. Ton exemple doit toutefois réunir le statut artistique et l’absence de beauté. Tu justifies donc chacun de ces deux éléments. Tu dois expliquer pourquoi l’objet relève de l’art et en quel sens tu le juges privé de beauté.
Pour commencer l’analyse, tu peux appeler œuvre d’art une création proposée à notre attention pour sa forme ou pour ce qu’elle nous fait penser et éprouver. Cette définition provisoire permet de considérer un tableau ou une composition musicale. Elle reste à discuter, car un objet quotidien peut aussi attirer notre attention. Par exemple, un peintre fabrique son tableau, tandis qu’un artiste peut choisir un objet déjà fabriqué et changer sa présentation. Tu dois alors examiner ce qui justifie de reconnaître cet objet comme œuvre. La suite du raisonnement précise donc cette définition au lieu de supposer que toute chose intéressante appartient à l’art.
L’art figure au programme de philosophie des voies générale et technologique. Tu peux donc travailler cette question dans les deux voies. Les distinctions et le plan qui suivent constituent toutefois une proposition pédagogique. Le programme officiel et les ressources Éduscol donnent le cadre de l’enseignement, tandis que ta copie doit construire une réponse au sujet qui t’est proposé.
Le beau, l’agréable et l’utile, trois jugements différents
Une chose agréable procure un plaisir lié à tes sensations ou à tes préférences. Par exemple, tu peux apprécier une chanson parce qu’elle te rappelle des vacances. Une autre personne, qui possède d’autres souvenirs, peut rester indifférente. Le jugement porte ici sur le plaisir que cette chanson produit pour toi. Examine ensuite le jugement sur une chose utile. Elle répond à un besoin. Une chaise peut être confortable et permettre de travailler plusieurs heures. Ce jugement concerne donc ce qu’on peut faire avec elle.
Dans la Critique du jugement, Kant distingue ces satisfactions du jugement sur le beau. Le plaisir esthétique porte sur la manière dont la chose se présente. Par exemple, tu peux admirer la forme d’un objet même si tu souhaites seulement le regarder. Kant parle alors d’un plaisir désintéressé, c’est-à-dire indépendant de l’envie de posséder l’objet ou de l’utiliser. Le mot « désintéressé » décrit la nature du plaisir. Tu peux ainsi regarder attentivement une œuvre et chercher à comprendre sa forme.
Kant définit le beau comme « ce qui plaît universellement sans concept ». Le mot « universellement » indique que tu présentes ton jugement comme un jugement que tous devraient partager. Tu attends d’autrui qu’il puisse reconnaître la beauté que tu perçois. Deux spectateurs peuvent pourtant soutenir des jugements opposés. « Sans concept » signifie que le jugement de beauté reste indépendant d’une règle qui permettrait de le démontrer. Tu peux mesurer les proportions d’un tableau, puis discuter ce que sa forme te fait éprouver. Les mêmes mesures peuvent donc accompagner deux jugements différents sur sa beauté.
Tu peux donc séparer deux raisons d’aimer un tableau. Dans un premier cas, il te rappelle la maison de ton enfance. Ton plaisir dépend de ton histoire personnelle. Dans un autre cas, tu admires les rapports entre les couleurs et tu souhaites les faire remarquer à quelqu’un. Tu proposes alors un jugement sur la manière dont le tableau est composé. Les deux plaisirs peuvent coexister dans une même visite, mais leur justification diffère.
Pourquoi attendre de la beauté dans une œuvre ?
Une première réponse consiste à reconnaître dans l’œuvre un travail sur les formes. Le peintre choisit des rapports de couleurs. Le musicien organise la durée des sons et leur succession. Tu peux admirer cette organisation pour elle-même, indépendamment d’un service que l’objet te rendrait. La beauté devient ainsi un critère de réussite artistique, car elle permet d’évaluer ce que l’artiste a fait de son matériau.
Par exemple, deux photographies peuvent représenter le même escalier. Sur l’une, tu distingues seulement les marches nécessaires pour monter. Sur l’autre, le cadrage rapproche les courbes et modifie la place des ombres. Tu peux alors porter ton attention sur ces rapports, même si tu connais déjà l’escalier. Le plaisir de regarder dépend ici du travail de présentation. Cet exemple inventé explique pourquoi la beauté peut être attendue dans une œuvre.
Ton exemple justifie l’admiration d’une œuvre pour sa beauté. Une affirmation portant sur toutes les œuvres demande un raisonnement supplémentaire. Il faudrait établir que chaque démarche artistique poursuit cette fin et qu’une création qui poursuit une autre fin cesse d’être de l’art. Cette question conduit à examiner les œuvres qui représentent des choses pénibles.
Un sujet laid peut recevoir une représentation belle
Dans le chapitre IV de la Poétique, Aristote remarque que nous prenons plaisir à regarder certaines représentations de choses que nous verrions avec peine dans la réalité. Il évoque notamment les cadavres. Le plaisir vient en partie de la reconnaissance et de l’apprentissage. Tu peux ainsi comprendre ce que l’image représente, puis apprécier la manière dont elle le montre. Le passage distingue donc l’objet représenté de l’expérience que sa représentation produit. Ce plaisir de comprendre une image diffère toutefois du plaisir esthétique que Kant étudie. Aristote explique ici pourquoi une représentation peut plaire, sans démontrer sa beauté au sens kantien.
Kant examine une distinction voisine au paragraphe 48 de la Critique du jugement. Les beaux-arts peuvent représenter de manière belle des choses déplaisantes. Si tu choisis une œuvre qui montre la guerre, tu dois donc examiner séparément le sujet et la forme. La violence du sujet permet de discuter l’association du beau avec une scène agréable. Il faut encore juger la beauté de la représentation elle-même. Kant examine cependant le cas du dégoût. En effet, lorsque ce sentiment empêche de distinguer la représentation de la chose représentée, il détruit selon lui le plaisir esthétique.
Guernica permet de comprendre cette difficulté. Picasso peint cette œuvre en 1937 pour le pavillon espagnol de l’Exposition internationale de Paris, après le bombardement de Gernika. Le Museo Reina Sofía documente ce contexte.
Tu peux observer notamment la mère qui tient son enfant mort à gauche du tableau. Cette figure exprime une souffrance que tu peux reconnaître. Le musée souligne aussi la composition pyramidale et les tons gris du tableau. Tu peux donc distinguer la douleur montrée par cette mère de la façon dont Picasso organise les figures et les couleurs. Une admiration pour cette organisation peut cependant accompagner une réaction pénible au sujet représenté. L’exemple demande donc une analyse de la forme avant de conclure sur la beauté de l’œuvre.
Tu peux aussi éprouver un intérêt pour la souffrance représentée sans déclarer le tableau beau. Ton argument devra alors expliquer cet intérêt, par exemple la manière dont une image permet de réfléchir à la violence subie par des personnes. Le guide consacré à l’art et à la violence développe cette autre question. Ici, tu t’en sers pour distinguer plusieurs critères d’appréciation d’une même œuvre.
Avec Duchamp, la beauté cesse d’être la seule fin à examiner
En 1917, Duchamp soumet Fontaine, un urinoir signé « R. Mutt », à une exposition de la Society of Independent Artists à New York. Le comité d’accrochage le refuse. Le Duchamp Research Portal, porté notamment par le Philadelphia Museum of Art et le Centre Pompidou, précise ce refus et l’existence de répliques ultérieures. Tu dois donc distinguer l’objet original de 1917 des exemplaires conservés aujourd’hui.
Un ready-made est un objet déjà fabriqué que l’artiste choisit et présente comme une œuvre. Par exemple, le SFMOMA explique que Duchamp retourne l’urinoir sur le côté et le place sur un socle. Ce changement détourne l’objet de son usage et le présente au regard. Tu peux alors formuler la question posée par sa démarche. Le choix et la présentation d’un objet peuvent-ils constituer le travail artistique lorsque l’artiste laisse sa fabrication à quelqu’un d’autre ?
Le ready-made permet ainsi de discuter un critère qui fait dépendre l’art de la fabrication manuelle d’un bel objet. Tu peux reconnaître un intérêt au choix de Duchamp, car il conduit à examiner ce qui permet de reconnaître un objet comme œuvre. La forme de l’urinoir peut pourtant te laisser indifférent. Dans ta copie, explique comment le changement de présentation conduit à examiner ce qu’on reconnaît comme œuvre. La beauté devient donc un critère à discuter parmi les raisons de reconnaître cette démarche comme œuvre.
La beauté demeure un critère possible d’admiration. Tu peux cependant apprécier une œuvre pour ce qu’elle permet de penser ou pour l’expérience qu’elle te fait examiner. La réponse au sujet peut alors distinguer la réussite des œuvres qui cherchent la beauté de la reconnaissance des œuvres qui poursuivent une autre fin. Tu peux ainsi apprécier la composition d’un tableau et discuter la question posée par un ready-made. Pour chaque œuvre, tu donnes la raison de ton jugement.
Un plan dont chaque partie fait avancer la réponse
Je te propose d’abord de justifier une attente de beauté envers l’œuvre. Le plan examine ensuite si tu peux transformer cette attente en condition nécessaire pour reconnaître une œuvre d’art. Tu peux toutefois adapter cette progression si le sujet porte davantage sur ce que l’artiste devrait chercher. La méthode gratuite de dissertation explique comment construire le problème à partir des termes du sujet.
- La beauté permet d’abord de reconnaître une réussite artistique. Tu expliques le plaisir porté sur la forme et tu le distingues de l’utilité. Cette partie justifie une attente envers l’œuvre. Tu peux alors formuler une objection. En effet, les œuvres qui montrent une situation pénible semblent contredire cette attente.
- Une œuvre peut représenter la laideur et être belle. Tu réponds à l’objection en distinguant le sujet et la représentation. Aristote explique le plaisir que peut procurer une image pénible, puis Kant permet d’examiner sa beauté. Il faut toutefois vérifier si toute œuvre reconnue poursuit cette recherche du beau.
- Une démarche artistique peut être reconnue selon d’autres critères. Tu analyses le choix de l’objet dans Fontaine, puis tu expliques l’intérêt de la question posée par ce choix. Ta réponse distingue enfin la beauté de certaines œuvres du statut artistique de toutes les œuvres.
La deuxième partie corrige donc une objection trop rapide contre la beauté. La troisième étudie une démarche dont l’intérêt artistique peut dépendre du choix de l’objet. Tu peux ensuite écrire tes transitions en nommant exactement cette limite. Le guide sur les transitions de dissertation t’aide à développer ce passage entre les arguments.
L’erreur fréquente, « c’est de l’art parce que ça choque »
Une réaction forte prouve qu’une personne a été touchée. Tu dois toutefois expliquer ce que la démarche de l’artiste apporte. Tu peux être choqué par une image publicitaire ou par une scène réelle. Si tu utilises le choc comme critère suffisant de l’art, tu dois expliquer pourquoi ces situations seraient elles aussi des œuvres. Ton argument gagne donc à porter sur ce que l’artiste fait de la réaction provoquée.
De même, la présence dans un musée fournit une preuve de reconnaissance par cette institution. Tu peux donc citer cette reconnaissance, puis examiner les raisons du choix. L’argument demande toutefois d’expliquer la démarche ou la forme que tu analyses. Un raisonnement qui se limite au lieu d’exposition laisse la question du sujet sans réponse.
Exercice, corrige un argument trop rapide
Voici un paragraphe inventé pour l’entraînement. « Une œuvre d’art peut être laide. Guernica montre la guerre et la souffrance. Donc l’art peut se passer de beauté. » Tu peux d’abord chercher la confusion entre le sujet représenté et la représentation. Rédige ensuite un paragraphe qui explique la portée exacte de l’exemple, avant de lire la correction.
Une correction possible
Une œuvre d’art peut représenter une situation pénible tout en suscitant l’admiration pour sa forme. Guernica montre la souffrance liée à la guerre, mais cette souffrance appartient au sujet représenté. La composition pyramidale et les tons gris permettent aussi de juger le travail de présentation. Aristote explique que la représentation d’une chose pénible peut procurer un plaisir de reconnaissance ou d’apprentissage. L’exemple oblige donc à distinguer le sujet du tableau de l’expérience de sa représentation. Pour examiner une œuvre dont la beauté serait secondaire, il faudrait montrer qu’on la reconnaît comme artistique pour une autre raison, comme la question posée par un ready-made.
La correction justifie une distinction avant de passer à une autre œuvre. Tu peux comparer ton paragraphe avec elle et vérifier si chaque exemple soutient la conclusion que tu en tires. Je te conseille ensuite de refaire l’exercice avec Fontaine. Tu expliqueras le choix de l’objet et la question qu’il pose, puis tu donneras les raisons qui justifient selon toi sa valeur artistique.
Ton prochain travail sur l’art
Tu peux utiliser le diagnostic gratuit de méthode pour choisir entre un travail sur le problème et un travail sur l’exemple. Reprends ensuite un paragraphe de ta copie avec les distinctions expliquées ici. Si tu souhaites une correction accompagnée, les cours particuliers de philosophie permettent de travailler à partir de ta rédaction.
Sources pour vérifier les arguments
- Éduscol, programmes et ressources de philosophie
- Aristote, Poétique, chapitre IV, paragraphes III à V, traduction Ruelle
- Kant, Critique du jugement, Analytique du beau, paragraphes 2 à 9, traduction Barni
- Kant, Critique du jugement, paragraphe 48, traduction Barni, fac-similé page 291
- Museo Reina Sofía, notice de Guernica
- Duchamp Research Portal, Fontaine, original et répliques
- SFMOMA, Fontaine et le ready-made
Questions fréquentes
Ce qu’il faut retenir avant de commencer
Une œuvre qui représente quelque chose de laid peut-elle être belle ?
Oui, car le sujet représenté et la manière de le représenter sont différents. Un tableau peut montrer une situation pénible et susciter l’admiration pour sa composition. Aristote explique dans la Poétique que nous prenons plaisir à certaines représentations de choses pénibles à regarder. Tu dois donc examiner ce qui produit ce plaisir.
Kant affirme-t-il que tout le monde trouve les mêmes œuvres belles ?
Le jugement de beauté prétend pouvoir être partagé par tous. Cette prétention diffère toutefois d’un accord effectivement constaté entre les spectateurs. Lorsque tu trouves une œuvre belle, tu invites les autres à reconnaître cette beauté, même si vous restez en désaccord. Kant distingue ainsi le jugement de goût de la préférence personnelle pour une sensation agréable.
Fontaine de Duchamp prouve-t-elle que tout objet est une œuvre d’art ?
Fontaine permet d’examiner une œuvre dont la fabrication manuelle et la recherche du beau sont discutées. Le choix de l’objet et son changement de présentation deviennent une démarche artistique, car ils interrogent la place de la fabrication manuelle. Cet exemple ouvre donc une question sur les critères de l’art. Tu dois expliquer pourquoi le choix de cet objet présente un intérêt artistique.
Quel plan construire sur l’art et la beauté ?
Tu peux examiner d’abord la beauté comme critère de réussite, puis montrer qu’un sujet laid peut recevoir une représentation belle. Tu étudies ensuite les démarches artistiques qui poursuivent une autre fin. La dernière partie examine si une autre démarche peut justifier la reconnaissance d’une œuvre. Le plan proposé ici constitue un entraînement à adapter au sujet exact.