Le temps et la conscience
Temps vécu et temps mesuré, la différence avec Bergson
Le temps mesuré permet de comparer des intervalles avec une unité commune, comme la seconde. Le temps vécu désigne la manière dont une expérience se déroule pour une conscience. Une même attente peut sembler longue ou brève. Mais la durée étudiée par Bergson concerne aussi la continuité de nos états, où le passé modifie ce que nous éprouvons maintenant. Tu dois donc distinguer la mesure et cette expérience du changement.
- Voie générale
- Candidat individuel
Que mesure une horloge ?
Tu mesures un intervalle lorsque tu compares ce qui s’est écoulé entre deux événements avec une unité. Un chronomètre indique, par exemple, dix minutes entre le début et la fin d’une attente. Tu peux ensuite comparer cette attente avec une autre. Si le même instrument indique dix minutes dans les deux cas, les intervalles ont la même mesure, dans les conditions de cette comparaison.
Cette mesure suppose que tu traites les unités comme équivalentes. En effet, une seconde peut s’ajouter à une autre, quel que soit ton intérêt pour ce qui se passe. Le mot homogène désigne ici cette équivalence. Pour compter, tu laisses de côté les différences entre ce que tu as éprouvé pendant chaque seconde. Le nombre obtenu sert alors à comparer les intervalles.
Un horaire commun rend aussi nos actions possibles. Par exemple, si tu donnes rendez-vous à un ami à quinze heures, chacun peut vérifier l’heure et arriver au moment convenu. Une impression personnelle de longueur serait insuffisante pour fixer ce rendez-vous. Tu dois donc reconnaître ce que la mesure permet avant d’en examiner les limites. Ici, la comparaison concerne des horloges utilisées dans une même situation ordinaire. Elle laisse à la physique l’étude des conditions dans lesquelles des horloges suivent des parcours différents.
Pourquoi dix minutes peuvent-elles sembler longues ou brèves ?
Prenons une situation inventée. Deux élèves attendent pendant dix minutes devant une salle. Le premier regarde souvent l’heure parce qu’il espère recevoir une réponse urgente. La seconde lit une histoire qui l’intéresse et découvre avec surprise que la porte s’ouvre déjà. Le chronomètre indique le même intervalle. Pourtant, les élèves décrivent différemment ce qu’ils ont vécu.
Le premier élève revient sans cesse à ce qui tarde à arriver. Chaque regard vers l’horloge lui rappelle l’attente. La seconde suit en revanche les événements du récit, et son attention se porte sur leur suite. Tu peux ainsi expliquer la différence à partir de leur rapport à l’activité. Cet exemple présente un cas possible. Une autre lecture peut sembler longue, et une attente peut être agréable. Le sentiment de longueur demande donc à être examiné dans chaque cas.
Le repère objectif/subjectif t’aide à formuler la distinction. L’objectif concerne ici une mesure contrôlable par plusieurs personnes. Le subjectif concerne ce qu’éprouve la personne. Tu peux donc rapporter un sentiment de longueur tout en reconnaissant la mesure commune. Ce sentiment constitue une expérience à expliquer. Mais son existence ne modifie pas le nombre de minutes enregistrées.
La durée de Bergson concerne aussi la continuité de l’expérience
Tu peux aller plus loin que la différence entre une attente agréable et une attente pénible. En effet, lorsque tu vis un événement, les moments précédents continuent de modifier ce que tu ressens. Par exemple, une inquiétude peut se transformer pendant que tu apprends de nouvelles informations. Le soulagement qui suit conserve un rapport avec cette inquiétude. Tu comprends ce soulagement à partir de ce qui l’a précédé.
Dans le chapitre II de l’Essai sur les données immédiates de la conscience, Bergson distingue la durée pure et le temps représenté comme un milieu homogène. La durée pure désigne la succession de nos états de conscience lorsque nous les éprouvons dans leur continuité. Le passé se conserve dans l’état présent et le modifie. Tu peux donc expliquer le mot qualitatif par les changements de ce que l’on éprouve. Le mot quantitatif concerne en revanche la quantité que l’on compte.
Par exemple, le soulagement après une longue inquiétude possède un sens différent du calme éprouvé avant tout événement préoccupant. Les deux moments pourraient recevoir le même nom de calme. Pourtant, leur histoire change ce que la personne ressent. Tu peux alors comprendre pourquoi une succession vécue demande davantage que l’addition d’unités équivalentes. Chaque nouvel état se forme avec ce qui a déjà été vécu.
Tu dois donc éviter de réduire la durée à une estimation personnelle du nombre de minutes. En effet, une personne peut connaître exactement le temps écoulé et vivre une expérience dont les moments se transforment les uns les autres. Bergson cherche à décrire cette continuité. Tu peux conserver la différence entre mesure et vécu sans supposer que la personne se trompe sur l’heure.
Comment l’exemple de la mélodie rend-il cette continuité compréhensible ?
Bergson prend l’exemple des notes d’une mélodie dans ce même chapitre. Les notes se succèdent, mais les précédentes restent dans notre manière d’entendre la suite. Une note reçoit ainsi un sens dans la phrase musicale. Tu peux vérifier le raisonnement en comparant l’écoute de la mélodie et l’écoute d’un son isolé. La hauteur du son peut rester identique, alors que sa place dans l’ensemble change l’expérience.
Pour développer cet exemple, prenons une courte mélodie fictive que tu connais déjà. Tu entends son début et attends la suite. Si le musicien prolonge soudain une note, tu perçois une modification du rythme de l’ensemble. La surprise dépend donc de ce que tu viens d’entendre. Tu peux compter les secondes pendant lesquelles la note résonne, mais ce compte laisse encore à expliquer son effet sur la phrase musicale.
Tu distingues alors deux opérations. La mesure permet de comparer la longueur de deux sons. L’écoute relie le son actuel à ceux qui le précèdent. Un relevé qui indique les durées séparées peut décrire certains caractères de la mélodie. Pour entendre la mélodie, tu dois cependant suivre cette succession et conserver ce qui vient de passer. L’exemple montre ainsi pourquoi le vécu possède une continuité que l’on perd si l’on traite chaque moment comme entièrement séparé.
Pourquoi Bergson parle-t-il d’une représentation spatiale du temps ?
Sur une frise, tu places un événement à gauche et le suivant à droite. Les deux marques restent visibles ensemble. Tu peux ensuite mesurer leur écart avec une règle ou comparer plusieurs segments. Le temps représenté devient alors quelque chose que tu regardes d’un seul coup. Le mot spatialisation désigne ici cette manière de représenter la succession comme des positions séparées dans l’espace.
Bergson examine notamment le cas d’un pendule. Tu peux compter ses oscillations et représenter le résultat par des unités alignées. Mais, lorsque tu vis cette succession, l’oscillation précédente a déjà eu lieu. Tu la relies à l’oscillation actuelle grâce à ce que tu en conserves. Tu peux ainsi conserver les oscillations sous forme de marques et les compter. Pendant l’écoute, tu relies au contraire le son actuel au souvenir de celui qui vient de passer.
Cette critique demande de préciser ce qu’un schéma représente. Une frise peut indiquer correctement l’ordre des événements. De plus, elle sert à comparer leurs dates. Tu peux donc l’utiliser tout en reconnaissant qu’elle laisse de côté la manière dont le passé intervient dans une expérience présente. La justesse d’un calcul se vérifie selon ce qu’il mesure. Une description de l’expérience doit, de son côté, expliquer la continuité des changements.
Augustin relie le souvenir à l’attente dans une action présente
Tu rencontres une autre difficulté dès que tu veux décrire une action qui dure. Son début est déjà passé, et sa fin reste à venir. Pourtant, tu peux poursuivre la même action et savoir où tu en es. Il faut donc expliquer comment ce qui a eu lieu et ce qui est attendu interviennent dans ton activité actuelle.
Dans les Confessions, livre XI, chapitre XXVIII, paragraphes 37 et 38, Augustin étudie le cas d’un cantique qu’il connaît et va réciter. Avant de commencer, il attend la récitation entière. Ensuite, à mesure qu’il prononce les paroles, ce qu’il a dit rejoint son souvenir. Son attention porte sur ce qu’il accomplit, tandis qu’il attend encore la suite. Tu peux ainsi comprendre les fonctions différentes du souvenir et de l’attente dans une même action.
Tu peux reprendre ce raisonnement avec une phrase apprise par cœur. Au milieu de sa récitation, tu sais ce que tu as prononcé et ce qui reste à dire. La phrase forme pour toi une action suivie. En effet, si tu perdais tout souvenir des mots déjà dits, tu pourrais difficilement savoir où reprendre. Le raisonnement d’Augustin explique donc comment l’esprit rapporte plusieurs moments les uns aux autres.
Dans cette réflexion sur le temps et sur l’éternité divine, tu peux étudier la manière dont Augustin explique l’expérience humaine, tout en distinguant son raisonnement de celui de Bergson. Augustin examine le rôle de l’esprit dans la mesure et l’expérience du temps. Bergson examine en revanche la confusion entre la durée et sa représentation en éléments séparés.
Comment utiliser cette différence dans une dissertation ?
Le sujet d’entraînement « La mesure du temps suffit-elle à décrire notre expérience ? » oblige à examiner le mot suffit. La mesure fournit des informations vérifiables. Mais la même quantité de minutes peut correspondre à des expériences différentes. La difficulté devient alors de comprendre comment compléter cette mesure tout en conservant ce qu’elle établit.
Tu peux formuler la problématique ainsi. Une même mesure permet-elle de décrire tout ce que vivent les deux élèves, ou faut-il aussi expliquer leur manière d’attendre ? Tu distingues la quantité écoulée et la manière de vivre cet intervalle. Ce travail suit ensuite la méthode de dissertation, où le problème détermine la progression du plan.
1. La mesure permet de comparer les intervalles
Tu justifies d’abord l’utilité d’une unité commune. Le rendez-vous montre pourquoi plusieurs personnes doivent pouvoir comparer leurs indications. Le chronomètre permet aussi de distinguer une attente de dix minutes et une attente d’une heure. Tu établis ainsi ce que la mesure apporte à la description d’une expérience.
Pourtant, deux attentes de dix minutes peuvent être vécues différemment. La quantité mesurée laisse donc une différence à expliquer. Comment décrire ce qui change pour la personne alors que le nombre de minutes demeure identique ? Cette difficulté impose de reprendre le rapport entre la mesure et l’expérience.
2. Le vécu demande d’expliquer comment les moments se prolongent
Tu compares ensuite les deux élèves, puis tu approfondis avec la mélodie. La première comparaison porte sur le sentiment de longueur. La seconde te permet d’expliquer comment les notes précédentes modifient l’écoute de la suivante. Bergson apporte ainsi une raison de discuter la réduction de l’expérience à une quantité.
La distinction permet maintenant de répondre au sujet. La mesure décrit la quantité écoulée et reste nécessaire aux comparaisons. Elle devient toutefois insuffisante pour décrire toute notre expérience, puisque le vécu dépend aussi des relations entre les moments. Dans ta conclusion, tu peux donc reconnaître la justesse de la mesure tout en affirmant qu’elle laisse à expliquer le rapport entre les moments vécus. Ce plan en deux parties constitue une proposition pédagogique de Julien. Le nombre de parties dépend du problème effectivement traité.
Une erreur fréquente et un exercice corrigé
La phrase « Je m’ennuie, donc mon horloge ralentit » confond une expérience et une propriété de l’instrument. Si le chronomètre fonctionne normalement, tu peux éprouver une attente pénible pendant qu’il continue d’enregistrer les secondes. Pour corriger le raisonnement, tu dois donc nommer ce qui varie. Par exemple, le sentiment de longueur change, et la mesure de l’intervalle demeure contrôlable.
Voici une nouvelle situation inventée. Une pianiste joue deux fois la même mélodie, avec les mêmes durées de notes. Lors de la seconde écoute, un élève reconnaît le début et attend déjà la fin. Tu dois expliquer ce que l’enregistrement des durées permet de comparer, puis ce qu’il laisse à décrire dans l’expérience de l’élève. Ton paragraphe doit ainsi donner une raison pour chaque distinction.
Correction possible
Les deux interprétations possèdent les mêmes durées de notes, donc le relevé permet de constater cette égalité. Lors de la seconde écoute, l’élève reconnaît cependant ce qu’il a déjà entendu. Le souvenir de la première interprétation modifie ainsi son attente de la suite. La mesure conserve les quantités, tandis que la description de l’expérience doit expliquer ce rapport au passé. On peut donc entendre deux interprétations de mêmes durées dans des conditions différentes de souvenir et d’attente. Le chronométrage apporte une information juste, mais il reste insuffisant pour décrire toute l’écoute.
Tu peux vérifier ta réponse en cherchant ce que chaque phrase établit. Le corrigé part de la durée enregistrée, puis il explique le rôle de la reconnaissance. Sa conclusion porte donc sur les informations nécessaires pour décrire l’écoute. Tu peux ensuite travailler la transition entre deux arguments pour rendre cette difficulté visible dans une copie.
Les sources et le programme à retenir
Le temps et la conscience figurent parmi les dix-sept notions de terminale générale dans le programme actuellement présenté par Éduscol. Le temps est absent des sept notions de la voie technologique. Le repère objectif/subjectif figure toutefois dans les deux programmes. Tu dois donc distinguer cette liste officielle et la distinction pédagogique entre temps vécu et temps mesuré utilisée dans cette page.
- Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, chapitre II, édition Félix Alcan de 1908, pages 57 à 106. Les passages sur la durée pure, la mélodie et les oscillations du pendule permettent de suivre le raisonnement présenté ici.
- Augustin, Les Confessions, livre XI, traduction de Louis Moreau. Le chapitre XXVII, paragraphe 36, traite de la mesure dans l’esprit. Le chapitre XXVIII, paragraphes 37 et 38, développe le rapport entre souvenir et attente dans la récitation.
Le diagnostic gratuit de méthode te permet de repérer ce qui manque dans un raisonnement. Pour reprendre ensuite la notion avec un support de révision, tu peux consulter la fiche sur le temps. Les situations inventées et le plan de cette page servent à t’entraîner à partir des distinctions expliquées.
Questions fréquentes
Ce qu’il faut retenir avant de commencer
Quelle différence entre temps objectif et temps subjectif ?
Le temps objectif est ici celui que tu mesures à l’aide d’un instrument et d’une unité commune. Le temps subjectif concerne la manière dont une personne éprouve le passage du temps. Deux élèves peuvent ainsi attendre dix minutes et décrire différemment leur attente. Le mot subjectif désigne le rapport à leur expérience. Mais cette différence laisse intacte la durée enregistrée par le même chronomètre.
Pourquoi Bergson utilise-t-il une mélodie pour expliquer la durée ?
Une mélodie exige que les notes déjà entendues restent présentes dans ton écoute de la suite. En effet, chaque nouveau son prend un sens dans cet ensemble. Bergson utilise cet exemple au chapitre II de l’Essai sur les données immédiates de la conscience. Tu peux donc expliquer la durée comme une succession dont les moments se modifient les uns les autres, au lieu de te limiter à l’impression que le temps passe vite ou lentement.
Le temps mesuré est-il une illusion ?
Une mesure permet de comparer des intervalles et de fixer un rendez-vous vérifiable. Elle conserve donc son utilité et ses critères de justesse. Tu dois toutefois préciser ce qu’elle indique. Le nombre de minutes écoulées laisse de côté la façon dont une personne a vécu cet intervalle. La critique de Bergson porte sur la confusion entre la représentation du temps en unités séparées et la continuité de la durée.
Le temps figure-t-il au programme des deux voies du bac ?
Le temps fait partie des dix-sept notions de terminale générale. Il est en revanche absent de la liste des sept notions de terminale technologique. La distinction entre temps vécu et temps mesuré est une distinction pédagogique, et le couple objectif/subjectif figure parmi les repères des deux voies. Tu peux donc utiliser cette page pour approfondir un texte, tout en gardant le programme propre à ta voie.